Les Plaisirs de l'Île Enchantée

Course de bague, collation ornée de machines, comédie mêlées de danse et de musique, Ballet du Palais d'Alcine, Feu d'artifice et autres fêtes galantes et magnifiques, faites par le Roi à Versailles, le 7 mai 1664 et continuées plusieurs autres jours

 

 

Le Roi, voulant donner aux reines et à toute sa Cour le plaisir de quelques fêtes peu communes, dans un lieu orné de tous les agréments qui peuvent faire admirer une maison de campagne, choisit Versailles, à quatre lieues de Paris. C'est un château qu'on peut nommer un palais enchanté, tant les ajustements de l'art ont bien secondé les soins que la nature a pris pour le rendre parfait. Il charme en toutes manières ; tout y rit dehors et dedans, l'or et le marbre y disputent de beauté et d'éclat ; et quoiqu'il n'ait pas cette grande étendue qui se remarque en quelques autres palais de Sa Majesté, toutes choses y sont si polies, si bien entendues et si achevées, que rien ne le peut égaler. Sa symétrie, la richesse de ses meubles, la beauté de ses promenades, et le nombre infini de ses fleurs, comme de ses orangers, rendent les environs de ce lieu dignes de se rareté singulière.

Les Plaisirs de l'Île enchantée
(livret imprimé par Ballard)

Ce fut en ce beau lieu, où toute la Cour se rendit le cinquième de mai, que le Roi traita plus de six cents personnes, jusques au quatorzième, outre infinité de gens nécessaires à la danse et à la comédie, et d'artisans de toutes sortes venus de Paris : si bien que cela paraissait une petite armée.

L'idée était d'organiser des festivités qui dureraient plusieurs jours, et basées sur un même thème qui servirait de fil conducteur. On choisit celui du Palais d'Alcine, tiré d'Orlando Furioso de l'Arioste, et qui donna à la fête son titre de "Plaisirs de l'Île enchantée". Le grand ordonnateur en fut le duc de Saint-Aignan, premier gentilhomme de la Chambre, secondé, pour la réalisation, par le machiniste et décorateur Vigarani. Ils dressèrent et organisèrent en peu de temps tout le nécessaire au déroulement des réjouissances : pavillons de bois et de toile peints aux armes du Roi, un espace de spectacle où l'on fit placer la Cour et les festivités purent commencer.

Déroulement des Festivités :

Première journée - le 7mai 1664

Le Course de Bague :

 Vers les six heures du soir, un héraut d'arme inaugura le défilé des gentilshommes de la Cour, à cheval, somptueusement vêtus, accompagné de devises,  et de vers, rédigés par le président de Périgny et par Benserade. Ils étaient suivis de pages et de musiciens (trompettes et timbales).  Chacun d'entre eux figurait un personnage de l'oeuvre de l'Arioste. Louis XIV était Roger ; le duc de Saint-Aignan, Guidon le Sauvage ; le duc de Noailles, Oger le Danois, le duc de Guise, Aquilant le Noir, le duc de Foix, Renaud. Les devises en quatrain qui accompagnaient chacun d'entre eux s'adressait à leur personne, symboliquement, à travers le personnage qu'ils étaient censés représenter (pour chaque fête de Versailles, les participants avaient une devise) Un énorme char entra ensuite, représentant le char d'Apollon. Apollon était au sommet, avec autour de lui les Siècles d'Or, d'Argent,  d'Airain et de Fer. Des personnages mythologiques, telles que Python, Daphné, Hyacinthe, Atlas apparaissaient sur les côtés, ainsi que d'autres personnages symboliques du Temps, des douze Heures du jour, des douze signes du zodiaque. Des pages suivaient ce char, portant d'autres devises.

Quant tout le monde fut rassemblé en lice, Mademoiselle de Brie, qui représentait le siècle d'Airain, commença à réciter les vers d'une petit pièce à la louange d'Apollon et qui devait servir d'introduction à la Course de bague. Cette brève pièce mettait en scène les quatre Siècles et Apollon. La course de bague commença juste après, et dura jusqu'à la nuit. Le roi et tous les grands seigneurs y participèrent. Les vainqueurs reçurent de riches présents.

Concert, et Entrée de ballet :

 A la tombée de la nuit, trente-quatre concertants, précédant les Saisons chargées d'apporter la collation, donnèrent un concert. Et les Quatre Saisons et  les douze signes du zodiaque commencèrent un ballet.
.  Le Printemps (
mademoiselle du Parc), l'Eté (le sieur Du Parc), L'Automne (le sieur de la Thorillière), l'Hiver (le sieur Béjart) entrèrent un par un accompagnés d'une suite de 48 valets qui portaient tous sur la têtes de grands bassins pour la collation. Les Douze premiers  portaient les attributs du Printemps, etc. Entrèrent à leur suite Pan et Diane, puis quatorze concertants (flûtes et musettes). D'autres figures symboliques apportèrent alors les autres plats et les Quatre Saisons introduirent le repas par une nouvelle saynète en vers.
Le repas, pris au flambeau, à l'extérieur,  fut accompagné par 36 violons.

Deuxième Journée - 8 mai 1664

 

La Princesse d'Elide, Comédie Galante mêlée de Musique et d'Entrées de Ballet, donnée par la troupe de Monsieur, frère du Roi.

Les festivités ne reprirent qu'à la nuit du second jour. Le livret publié par Ballard explique :

Lorsque la nuit du second jour fut venue, Leurs Majestés se rendirent dans un autre rond, environné de palissades comme le premier, et sur la même ligne, s'avançant toujours vers le lac où l'on feignait que le palais d'Alcine était bâti. Le dessein de cette seconde fête était que Roger et les chevaliers de sa quadrille, après avoir fait des merveilles aux courses, que, par l'ordre de la belle magicienne, ils avaient faite en faveur de la Reine, continuaient en ce même dessein pour le divertissement suivant, et que l'Île flottante n'ayant point éloigné le rivage de la France, ils donnaient à sa Sa Majesté le plaisir d'une Comédie dont la scène était l'Elide... Aussitôt qu'on eut tiré la toile, un grand concert de plusieurs instruments se fit entendre, et l'Aurore, représentée par Mlle Hilaire, ouvrit la scène et chanta ce récit.

Ainsi commence donc le premier intermède, précédant la comédie galante, La Princesse d'Elide, pièce en cinq actes. Les vers étaient de Molière, ainsi que la pièce, et joués par sa troupe.  La pièce commence aussitôt après. Comme l'indique le livret, elle est entremêlée de musique et d'actes de ballets - six intermèdes en tout, placés en début et en fin de pièce et entre chaque acte. Les intermèdes chantés et dansés ont un lien étroit avec l'intrigue de la pièce. Des machineries sont utilisées, notamment au sixième intermède :

Pendant que toutes ces aimables personnes (un choeur de bergers et de bergères) dansaient, il sortit de dessous le théâtre la machine d'un grand arbre chargé de seize faunes, dont les huit jouèrent de la flûte et les autres du violon, avec un concert le plus agréable du monde. Trente violons leur répondaient de l'orchestre, avec six autres concertants de clavecin et de théorbes, qui étaient les sieurs d'Anglebert, Richard, Itier, la Barre le cadet, Tissu et le Moine.
Et quatre bergers et quatre bergères vinrent danser une fort belle entrée, à laquelle les faunes descendant de l'arbre se mêlèrent de temps en temps, et toute cette scène fut si grande, si remplie, si agréable, qu'il ne s'était encore rien vu de plus beau en ballet.
Aussi fit-elle une avantageuse conclusion aux divertissements de ce jour...

Troisième Journée - 9 mai 1664

Le Ballet du Palais d'Alcine

Plus on approchait vers le grand rond d'eau qui représentait le lac sur lequel était autrefois bâti le palais d'Alcine, plus on s'approchait de la fin des divertissements de l'Île enchantée, comme s'il n'eût pas été juste que  tant de braves chevaliers demeurassent plus longtemps dans une oisiveté qui eut fait tort à leur gloire.

On feignait donc, suivant toujours le même dessein, que le ciel ayant résolu de donner la liberté à ces guerriers, Alcine en eût des pressentiments qui la remplirent de terreur et d'inquiétudes. Elle voulut apporter tous les remèdes possibles pour prévenir ce malheur, et fortifier en toutes manières ce lieu qui pût enfermer son repos et sa joie.

On fit paraître sur ce rond d'eau, dont l'étendue et la forme sont extraordinaires, un rocher situé au milieu d'une île couverte de divers animaux, comme s'ils eussent voulu en défendre l'entrée.

Deux autres îles plus longues, mais d'une moindre largeur, paraissaient aux deux côtés de la première, et toutes trois, aussi bien que les bords du rond d'eau, étaient si fort éclairées, que ces lumières faisaient naître un nouveau jour dans l'obscurité de la nuit.

Leurs Majestés étant arrivées n'eurent pas plus tôt pris leur place, que l'une des deux îles qui paraissaient aux côtés de la première, fut toute couverte de violons fort bien vêtus. L'autre, qui était opposée, le fut au même temps de trompettes et de timbaliers, dont les habits n'étaient pas moins riches.

Mais ce qui surprit davantage, fut de voir sortir  Alcine  de derrière le rocher, portée par un monstre marin d'une grandeur prodigieuse.

Deux des nymphes de sa suite, sous les noms de Célie et de Dircé, partirent au même temps à sa suite ; et se mettant à ses côtés sur de grandes baleines, elles s'approchèrent du bord du rond d'eau ; et Alcine commença des vers auxquels ses compagnes répondirent, et qui furent à la louange de la Reine mère et du Roi.

Ce fut le début du Ballet du Palais d'Alcine. Mademoiselle du Parc, était Alcine, Mademoiselle de Brie Célie, et Mademoiselle Molière Dircé. Un concert de violons salua ensuite l'entrée des quatre géants et des quatre nains chargés de défendre l'Île.

Première Entrée : Quatre géants et quatre nains (joué par des enfants).

Deuxième Entrée : Huit Maures, avec chacun deux flambeaux.

Troisième Entrée : Six Chevalier et six Monstres.

Quatrième Entrée : Alcine fait appel aux démons. Danse de deux démons agiles faisant des sauts prodigieux.

Cinquième Entrée : D'autres Démons sauteurs.

Sixième et dernière Entrée : Alcine, Mélisse et les Chevaliers. Mélisse passe met au doigt de Roger la bague qui libère les Chevaliers.

Le ballet finissait en un impressionnant feu d'artifice qui embrasait le palais d'Alcine, marquant à la fois la défaite de la magicienne et la victoire des Chevaliers :

Il semblait que le ciel, la terre et l'eau fussent tous en feu, et que la destruction du superbe palais d'Alcine, comme la liberté des chevaliers qu'elle y retenait en prison, ne se pût accomplir que par des prodiges et des miracles. La hauteur et le nombre de fusées volantes, celles qui roulaient sur le rivage, et celles qui ressortaient de l'eau après s'y être enfoncées, faisaient un spectacle si grand et si magnifique, que rien ne pouvait mieux terminer les enchantements qu'un beau feu d'artifice...

Autres divertissements donnés pendant ce séjour de la Cour à Versailles :

Samedi 10 mai  

Tournois : Jeu de  "courre les têtes". C'était un exercice d'adresse à cheval, dans le genre des tournois médiévaux et le jeu consistait, au galop, à prendre du bout de sa lance, puis de la pique, du dard, de l'épée, etc. des têtes disposées de manière à en rendre la saisie difficile. C'est un jeu qui s'apparentait à celui de la Bague.

Dimanche 11 mai  

Visite de la Ménagerie du Roi

Les Fâcheux, de Molière.
Le même soir la troupe de Molière donna une représentation de la pièce de Molière, comédie mêlée de musique et d'Entrées de Ballet. La représentation eut lieu dans le théâtre double du château. Le théâtre double était une salle avec à chaque extrémité un renfoncement avec plateau amovible qui permet de moduler l'espace en fonction des besoins. Il y avait un plateau pour la musique et un pour la comédie. Rappelons que la pièce des Fâcheux avait été créée en 1661 à l'occasion des Grandes Fêtes de Vaux offertes au Roi par le Surintendant Fouquet

Lundi 12 mai  

Loterie. Les lots étaient somptueux : pierreries, ameublement, argenterie...

Suite des Tournois.

Représentation du Tartuffe de Molière.

Mardi 13 mai  

Tournois : Nouvel exercice de "courre les têtes".

Représentation du Mariage forcé de Molière. Comédie mêlée de musique et d'Entrées de Ballet.